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Epistémologie
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Karl Popper : une épistémologie de l’émergence

 Lorsqu’on évoque l’épistémologie de Karl Popper, on pense d’abord à la « falsifiabilité ». Tout d’abord, que signifie ce mot ? C’est un anglicisme, qui vient de « false » (« faux » en anglais). Le terme « falsifiable » a été introduit pour la première fois par Popper en 1933 dans la revue autrichienne Erkenntnis pour signifier spécifiquement : « réfutable par l'expérience » (on est donc bien loin de la signification de ce mot en français dans le langage courant).

Karl Popper avait introduit cette notion pour des raisons purement techniques, afin d’opposer un critère de démarcation de la science empirique au critère de signification des positivistes, qu’il jugeait inadéquat et trop restrictif (Popper s’opposait notamment à Carnap, à la fois ami personnel et adversaire philosophique). Une théorie est dite empirique si elle peut avoir un rapport objectif avec l’expérience ; et comme une théorie scientifique, donc basée sur des lois naturelles, a une portée universelle, l’expérience singulière peut toujours la réfuter, mais jamais la prouver définitivement.

Dès la parution de La logique de la découverte scientifique en 1934 (en abrégé : LDS, mais le titre original était : Logique de la recherche), ce critère s’est trouvé naturellement en opposition à des formes de pensée de nature idéologique, qui prétendaient se poser en modèles de scientificité. Et encore aujourd’hui, ce critère rejetterait hors de la science bon nombre de « sciences humaines ».

Karl Popper est généralement considéré aujourd’hui dans les milieux scientifiques comme un des épistémologues les plus importants du XXème siècle (et même souvent comme le plus important). Mais il faut se souvenir que les idées de Popper ont eu beaucoup de difficultés à être acceptées, et sont encore souvent mal comprises ou rejetées dans certains milieux philosophiques. En fait, les travaux de Popper ont même le plus souvent été complètement ignorés pendant des décennies. Ainsi, la LDS n’a été traduite et publiée en France que quarante ans après sa première publication en langue allemande !

Pour être plus précis, on faisait comme si Popper n’existait pas. Prenons deux exemple significatifs d’ouvrages « de référence », écrits par d’éminents auteurs : Les courants de l’épistémologie scientifique contemporaine de Jean Piaget[1], et La pensée scientifique moderne de Jean Ullmo[2]. Dans ces deux essais aux titres évocateurs, qui se veulent exhaustifs, les travaux de Popper ne sont certes pas critiqués : ils ne sont tout simplement pas mentionnés, même indirectement.

Pour expliquer les raisons d’un tel ostracisme, on se contente en général de dire qu’une attitude dogmatique, le refus du débat critique, sont incompatibles avec le « rationalisme critique » de Popper. D’autres aspects du problème doivent cependant être pris en compte.

Le psychologisme

  Dès le début de la LDS, Popper procède à ce qu’il appelle l’élimination du psychologisme. Dans la lignée de Husserl, il rejette radicalement l’idée d’une théorie psychologique de la connaissance : l’origine psychologique ne peut être un critère de vérité (ou de fausseté). Par la suite, Popper se référera toujours au principe de transposition : ce qui est vrai en logique est vrai en psychologie, et non l’inverse ; l’explication psychologique ne peut s’ériger en théorie de la connaissance.

À l’opposé, si l’on prend l’exemple du système de Piaget, appelé épistémologie génétique[3], système dont l’influence a été considérable dans l’épistémologie française (et Piaget constitue encore pour certains une autorité), l’origine psychologique est au contraire à la base de la théorie de la connaissance.

Par ailleurs, il serait facile à chacun de vérifier que beaucoup d'idéologues, psychologues, sociologues, etc., ne manquent jamais de ressortir la célèbre expression : « ça révèle quelque chose en vous », suivie d’une explication imparable, si vous remettez en question ne serait-ce qu’une partie de leurs théories. L’explication qu’ils donnent de votre critique s’intègre précisément dans la théorie préalablement critiquée, qui se trouve ainsi confirmée du fait même que vous la critiquez... Une théorie irréfutable par l’expérience est toujours aussi une théorie psychologique de la connaissance, et réciproquement.

 Émergence ou pensée ultime

          Dans le cadre de l’approche popperienne, y a une bonne et une mauvaise nouvelle. Commençons, comme il se doit, par la mauvaise : on ne peut jamais être sûr d’avoir une théorie vraie, dans quelque domaine que ce soit, et même (c’est du moins ce que je veux démontrer dans mon livre), il n’existe jamais de signification ultime d’une théorie donnée. La bonne nouvelle, c’est qu’on peut toujours progresser, c’est qu’il n’existe aucun obstacle logique (et donc psychologique, principe de transposition oblige) au progrès des connaissances.

         Et c’est là où l’on peut voir que l’approche popperienne est d’autant plus intéressante et féconde qu’elle est moins originale qu’on l’imagine : elle relève de la même épistémologie de l’émergence que l’on trouve déjà chez Gödel, lorsqu’il oppose son célèbre théorème au programme réductionniste de Hilbert ; ou encore chez Mandelbrot qui, fuyant l’École Normale Supérieure où il ne supportait plus l’influence écrasante de Bourbaki, développe des mathématiques qui précisément ne s’y réduisent pas - non pas que Bourbaki ne serait pas le bon système ultime : il n’en existe pas.

         Mais cette idée d’une possibilité illimitée du progrès des connaissances peut être perçue comme plutôt inconfortable : la « bonne nouvelle » n’en est pas une pour tout le monde ; elle ne permet pas de s’arrêter à un mode de pensée ultime auquel on puisse une bonne fois pour toutes se référer.

 L’épistémologie : science naturelle, science historique, ou science formelle ?

         Je traite cette question de façon détaillée dans mon livre, aussi je ne m’y attarderais pas trop ici. Je défends la thèse que l’épistémologie ne peut être qu’une science formelle, sauf à tomber dans des contradictions insolubles. Cette position semble aujourd’hui minoritaire, et est en totale opposition avec les tentatives de naturalisation de la logique et de l’épistémologie (Wittgenstein, Quine), avec l’explication historique (Kuhn, Toulmin), le relativisme (Feyerabend), et bien sûr le psychologisme et le sociologisme (Piaget, Foucault).

Bien qu’il n’utilise pas lui-même ce terme, Popper se sert bien de l’épistémologie comme d’une science formelle. À ma connaissance, le seul qui ait explicitement affirmé que l’épistémologie relève de la logique est Emmanuel Malolo Dissakè, dans sa présentation du livre de Popper : La théorie quantique et le schisme en physique [4] (livre dont il est le traducteur).

Toutefois, on trouve chez certains physiciens une approche similaire : notamment Mioara Mugur-Schächter et Michel Bitbol qui, dans le cadre de leurs recherches portant sur l’interprétation du formalisme et la relation entre théorie et expérience en physique quantique, ont développé l’idée d’une « épistémologie formelle ».

Émergence et représentation : de quoi s’agit-il ?

          Émergence : comme émergence de nouvelles significations. Représentation : non directement comme représentation du monde, mais comme représentation des concepts ou des théories. Par exemple, en représentant d’une certaine façon le concept classique de dimension, Mandelbrot a découvert le concept de dimension fractale, étendant ainsi aussi bien les significations que le domaine d’application du concept de dimension.

         Mon objectif dans ce livre est de montrer que le processus du progrès des connaissances, y compris dans le cas des sciences empiriques, relève toujours d’une problématique similaire, et d’en examiner les tenants et aboutissants.

         J’ai utilisé plusieurs exemples empruntés aux mathématiques et à la physique. La plupart sont en principe accessibles à un étudiant du premier cycle. On peut bien sûr seulement survoler ces exemples, mais je crois qu’il est important de montrer qu’en épistémologie, on ne doit pas se contenter de considérations générales. Je me suis également servi de la logique classique : ceux qui n’ont jamais fait de logique formelle trouveront ce dont ils ont besoin dans tout manuel de logique élémentaire.

Il ne s’agit donc pas d’une thèse sur Popper (bien qu’un chapitre soit entièrement consacré à clarifier la signification du critère de falsification). J’ai utilisé l’approche popperienne comme un outil de travail pour explorer un autre domaine. Ce qui montre précisément à quel point cette approche peut être féconde : loin de n’être qu’un système replié sur lui-même, ou une « grille explicative » comme le sont les systèmes dogmatiques, l’épistémologie popperienne permet elle-même l’émergence de nouvelles perspectives en théorie de la connaissance.

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[1] in Logique et connaissance scientifique, ouvrage collectif sous la direction de Jean Piaget, Paris, Gallimard, Encyclopédie de la Pléiade, 1967.

[2] La pensée scientifique moderne, Paris, Flammarion, 1969.

[3] Le terme « génétique » doit être pris ici au sens à la fois de « genèse des connaissances » et de « genèse des structures cognitives » du sujet connaissant.

[4] Audi alteram partem, Karl Popper, La théorie quantique et le schisme en physique, Paris, Hermann, 1996 p. xvii.