L’énigme de la survenance

 

 

 

La « survenance causale » (Jaegwon Kim)

 

On considère un système à deux niveaux d’organisation se caractérisant par un fonctionnement selon une détermination ascendante et une causalité descendante. L’existence de phénomènes émergents au niveau supérieur reste toujours dépendante des composantes du niveau inférieur, mais suppose à chaque fois l’apparition d’une « mise en relation nouvelle », d’une « configuration inédite », pour reprendre les expressions utilisées par Mathieu Mulcey dans sa présentation du livre de Jaegwon Kim, Trois essais sur l’émergence.[1]

 

 

Jaegwon Kim décrit le modèle de la « survenance causale » de la façon suivante : soient P et P* des propriétés physiques, telles que P cause P*, en terme de causalité physique ; M et M* des propriétés émergentes telles que M survient sur P et que M* survient sur P*, tandis qu’il existe entre M et M* une relation de causalité émergente. Dans ces conditions, la relation de M à P* est dite de causalité descendante. Jaegwon Kim prend pour modèle les propriétés physiques P et P* servant de substrats à des propriétés mentales M et M*. Le problème qui se pose alors est celui d’une possible « surdétermination causale » de M vers P*, puisque P reste bien une cause de P* :

 

Tout ce à quoi [les propriétés émergentes] contribuent causalement, une cause physique peut y contribuer et le fait (…). Si la causalité descendante s’effondre, l’émergentisme s’effondre.[2]

 

            Le problème qui se pose avec le modèle des propriétés mentales, c’est que nous ne savons pas les caractériser efficacement dans leurs relations avec leur substrat matériel (qui lui-même est loin d’être facile à décrire). Même si, par exemple, on peut souvent savoir à quelles zones du cerveau correspondent certaines propriétés mentales, la relation profonde entre les deux semble devoir nous échapper. Il reste à savoir si nous ne le savons pas actuellement parce que nos connaissances sont insuffisantes, mais que nous pouvons espérer le savoir un jour, ou si nous ne le savons pas parce que nous ne le pouvons pas, en raison de la nature même du problème. Si c’est cette dernière option qui doit être retenue, le modèle des propriétés mentales devra peut-être être reconnu comme un cas particulier, trop exigeant pour qu’on puisse à partir de ce modèle tirer des conclusions générales sur le problème de l’émergence, ou de la « survenance » de propriétés non réductibles, notamment en ce qui concerne une éventuelle indécidabilité concernant la causalité descendante.

            Pour des raisons qui seront précisées dans la suite de cet article, nous appellerons « non singulières » les cas de survenance où ce type de problème peut être résolu, ou même simplement écarté, et « singulières » les cas où le problème subsiste.

 

 

La survenance non singulière

 

            On considère deux classes d’objets, {A} et {B}, relevant d’ontologies distinctes, chaque objet dans une classe donnée étant susceptible d’interagir causalement avec au moins une partie des objets de la même classe. On a par définition une survenance non singulière lorsqu’un objet B qui survient sur un objet A relève d’une ontologie qui, tout en étant différente de celle dont A relève, peut s’en déduire (au moins en principe) à partir des propriétés des objets A et de leur organisation, les objets B étant à leur tour susceptibles, sous des conditions identifiables, de rétroagir sur les objets A.

 

Exemple 1 : les « faits sociaux » (Emile Durkheim)

 

            Le concept de « fait social » selon Durkheim[3] semble bien correspondre à cette définition. En voulant établir la « réalité objective des faits sociaux »[4], qui ne se confondent ni avec les « faits organiques » ni avec les « faits psychiques »[5], et donc qui « existent en dehors des consciences individuelles »[6], Durkheim a décrit un exemple canonique de phénomène émergent pouvant être décrit à l’aide du diagramme de la causalité émergente proposé par Jaegwon Kim, ce que traduisent les cinq points suivants :

 

1°) Les faits sociaux, pour être simplement possibles, doivent se fonder sur des propriétés individuelles (première détermination ascendante), celles-ci étant des dispositions et non des propriétés rigides et univoques.

 2°) Les faits sociaux prennent leur autonomie à travers des règles dont la compréhension relève précisément de la sociologie (causalité émergente), définie comme « science des institutions, de leur genèse et de leur fonctionnement ».[7] 

3°) La causalité descendante se manifeste à partir du « pouvoir de coercition externe [que le fait social] exerce ou est susceptible d’exercer sur les individus. »[8] ; ou, comme l’écrit Paulette Marquer : « les phénomènes sociaux sont appréhendés comme des choses et définis à partir de deux caractères essentiels : extériorité par rapport aux individus et action de contrainte. »[9]

4°) À la causalité physique correspond le processus sous-jacent d’intériorisation des faits sociaux constituant le substrat de la causalité descendante (phénomènes « socio-psychiques » dans la terminologie de Durkheim[10]).

5°) La seconde détermination ascendante montre comment cette intériorisation les entérine.


Exemple 2 : l’ « inconscient collectif » et l’ « inflation psychique » (Carl Gustav Jung)

 

            On peut trouver certaines analogies entre les « faits sociaux » au sens de Durkheim et le concept d’ « inconscient collectif ». Jung oppose aux « complexes individuels », qui concernent un individu en particulier, « les archétypes [qui] créent des mythes, des religions, et des philosophies, [et] qui influencent et caractérisent des nations et des époques entières ».[11] À l’origine de cette approche se trouve l’idée qu’il fallait rechercher une « conception d’ensemble s’appliquant aussi bien à l’âme malade qu’à l’âme bien portante » et, d’après Jung, cette voie ne pouvait être trouvée dans ce qu’il appelle la « conception réductive » de la psychanalyse freudienne.[12] Selon Freud en effet, les causes efficientes et occasionnelles des maladies mentales sont à rechercher exclusivement dans la vie sexuelle du patient[13], et les phénomènes de civilisation seraient la transposition des complexes individuels. Ainsi « la religion serait la névrose obsessionnelle universelle de l’humanité ; comme celle de l’enfant, elle dérive du complexe d’Œdipe. »[14] Là aussi, l’origine reste bien à rechercher uniquement dans la psychologie individuelle, et le phénomène collectif ne nous apprend rien de plus que ce que l’on connaît a priori de l’individu : l’explication est exclusivement  basée sur une analyse en terme de « détermination ascendante » - précisons qu’il est hors de question d’entrer ici dans le débat qui oppose les partisans de Freud et de Jung ; d’autant que ce « débat » se réduit souvent à des explications sur l’origine psychologique ou idéologique des idées[15] (sur ce point, v. dans la même rubrique : La psychanalyse peut-elle devenir une science ?). On a affaire à ce que l’on pourrait appeler un effet miroir, où ce qui tient lieu de causalité descendante ne fait que refléter ce qui relève de la causalité ascendante, et où par conséquent il serait abusif de parler de « causalité émergente » ; il reste tout au plus la possibilité d’une organisation sociale devant refléter sans transformation fondamentale certains éléments de l’organisation psychique.

            Cette opposition méthodologique entre Freud et Jung peut toutefois sembler un peu artificielle, puisque les archétypes sont censés être communs à tous les individus, ce qui leur confère le pouvoir créateur de mythes qui les caractérise. Mais Jung n’admet l’existence du complexe d’Œdipe qu’à condition de le considérer comme une occurrence de l’archétype de l’inceste[16] ; et les archétypes constitutifs de l’ « inconscient collectif » (que l’on devrait appeler « inconscient partagé » si l’on ne veut pas préjuger d’interprétation non empirique) sont, par définition et surtout a priori, un « bien commun » à tous les hommes, tandis que le complexe d’Œdipe relève d’une histoire individuelle qui doit se répéter à chaque fois, pour chaque individu. Non d’ailleurs que, d’une manière générale, Freud rejette par avance la possibilité de la pertinence de l’analyse phylogénétique pour la compréhension du psychisme (d’autant, ainsi que l’ont rappelé Laplanche et Pontalis dans leur Vocabulaire de la psychanalyse, que l’on peut trouver dans la psychanalyse freudienne des éléments qui la suggèrent[17]), mais pour lui une telle approche reste secondaire si l’on « respecte l’ordre des instances » [18], et constitue en quelque sorte seulement le « reste » de l’analyse psychologique.

La différence est donc méthodologique dès le départ : ce n’est pas le fait d’être commun (ou de ne pas l’être), pour les archétypes, le complexe d’Œdipe, ou toute autre entité faisant partie de l’ontologie de la psychanalyse ou de la psychologie analytique, qui fait fondamentalement la différence entre les deux, mais la façon d’être commun :

 

Il ne s’agit (…) pas de conceptions héritées, mais de structures congénitales qui polarisent le déroulement mental dans certaines voies. (…) L’inconscient détient, non seulement des matériaux personnels, mais aussi des facteurs impersonnels, collectifs, sous forme de catégories héritées et d’archétypes.[19]

 

            Mais si le caractère impersonnel de ces facteurs, au sens où ils ne se sont pas constitués par l’histoire personnelle (comme le serait le complexe d’Œdipe), autorise une description allant du général au particulier, on n’a pas affaire au sens strict à une causalité descendante, tout au plus à une explication descendante permettant de rendre compte, ainsi que l’écrit Yves Le Lay, de « l’armature immuable des manifestations individuelles ou spéciales »[20]. Seule la reconnaissance de l’existence de phénomènes émergents peut permettre de reconnaître l’existence d’une causalité descendante réellement efficiente ; ce qui suppose ici que des phénomènes collectifs, issus de tendances et de propensions individuelles (détermination ascendante), rétroagissent sur l’individu de telle façon que cela n’aurait pas été possible précisément si ces phénomènes n’avaient pas été collectifs, la possibilité de telles rétroactions se rapportant au substrat « physico-psychologique » commun à l’ensemble des hommes (correspondant à la « causalité physique » dans le diagramme de la causalité émergente) autorisant les modifications explicables en terme de causalité descendante à servir de fondement à la nouvelle détermination ascendante.

            Le concept d’inflation psychique, caractérisé par « une extension de la personnalité qui dépasse ses limites individuelles », semble satisfaire à ces critères, puisqu’il est constitutif d’une modification conditionnelle de la personnalité fondée sur une rétroaction du collectif (plus précisément, du social) sur l’individu :

 

L’identification avec sa charge ou son titre possède en soi quelque chose de si séduisant que nombreux voit-on les hommes qui ne sont plus rien d’autre que la dignité que la société a bien voulu leur conférer. Il serait vain de rechercher derrière cette façade une trace de personnalité.[21]

 

            On ne manquera pas de reconnaître quelques accents nietzschéens dans cette définition :

 

Le sentiment de la valeur collective [force] l’individu à représenter la fierté de l’ensemble : - il lui faut alors parler et agir avec un sentiment de sa propre valeur poussé jusqu’à l’extrême, car il personnifie la communauté.[22]

 

            Dans les deux cas, ce qui est décrit, c’est bien une rétroaction du collectif sur la psychologie individuelle, qui modifie celle-ci de façon non réductible, à partir d’éléments qui ne relèvent pas de l’individu considéré isolément, c’est-à-dire qui ne font pas partie, à l’origine, de sa personnalité propre. Selon Jung, le phénomène d’inflation psychique peut être à l’origine de modifications de la personnalité « incompréhensibles » autrement (comme des conversions), voire d’une dissolution de la personnalité.[23] C’est donc dans des phénomènes comme celui de l’inflation psychique que certaines dispositions comportementales, à l’origine à titre de simples potentialités, prennent leur autonomie pour rétroagir sur l’individu, selon un schéma descriptif d’après lequel « la psyché personnelle est à la psyché collective un peu ce que l’individu est à la société »[24]. On voit que c’est l’assimilation du concept d’inflation psychique dans le cadre descriptif de la « psyché collective » (et non le concept d’archétype pris isolément) qui permet de retrouver une certaine convergence méthodologique avec le point de vue de Durkheim décrit précédemment. Cet aspect de la psychologie analytique de Jung peut donc être décrit assez rigoureusement selon le diagramme de la causalité émergente de Jaegwon Kim, pour des raisons similaires aux règles de la sociologie selon Durkheim.

 

Exemple 3 : la relation entre microéconomie et macroéconomie

 

            Le diagramme de la causalité émergente s’applique ici de la façon suivante : la « causalité ascendante » crée, à partir de l’action des agents économiques (microéconomie) les conditions macroéconomiques susceptibles de prendre leur autonomie (causalité émergente) et de rétroagir selon ses règles propres sur le niveau microéconomique (causalité descendante), celui-ci fonctionnant selon les potentialités qui le caractérisent (correspondant à la « causalité physique » dans le diagramme), tout ou partie de ce qui relève du niveau microéconomique pouvant être impliqué dans la nouvelle causalité ascendante devant permettre de rendre compte, au niveau microéconomique, de ce qui se passe au niveau macroéconomique.

            Historiquement, différentes approches susceptibles de rendre compte de l’un ou l’autre niveau, ou des relations causales susceptibles de s’exercer entre eux, ont été privilégiés par différentes écoles de pensée.          Gilles-Gaston Granger distingue trois moments fondamentaux de la pensée économique, du « macroscopique » au « microscopique » :

 

Les physiocrates (…) visaient essentiellement le fonctionnement global d’un corps social ; les classiques considèrent sans doute encore l’ensemble de la « nation » mais envisagée surtout comme un concert d’entreprises, et c’est à l’image de ces petites unités que peuvent être décrits les mouvements globaux de l’économie. La figure suivante de la science économique va décidément privilégier le « microscopique » pris comme source et modèle de l’organisme tout entier.[25]

 

            Pour Gilles-Gaston Granger, l’existence de plusieurs « niveaux de l’objectivation économique » ne doit pas se traduire par une réduction de l’un à l’autre[26], et il existe à certains niveaux des phénomènes « irréductibles au comportement individuel »[27]. La thèse, apparemment indémodable, de la « main invisible » d’Adam Smith pourrait sembler dans sa formulation initiale décrire un tel phénomène émergent, puisqu’elle exprime l’apparition au niveau macroéconomique d’une situation non voulue au niveau microéconomique :

 

[L’intention de chaque individu], en général, n’est pas (…) de servir l’intérêt public, et il ne saurait même pas jusqu’à quel point il peut être utile à la société. (…) il ne pense qu’à son propre gain ; en cela, comme dans beaucoup d’autres cas, il est conduit par une main invisible à remplir une fin qui n’entre nullement dans ses intentions (…) Tout en ne cherchant que son intérêt personnel, il travaille souvent d’une manière bien plus efficace pour l’intérêt de la société, que s’il avait réellement pour but d’y travailler.[28]

 

            D’un point de vue historique, deux points sont à retenir : 1°) il n’est question que du « produit de l’industrie »[29], et non des marchés financiers, et 2°) même dans ce cadre restreint, ainsi que l’a très pertinemment souligné Arnaud Mayeur[30], Adam Smith n’énonce pas un principe universel : on remarquera en effet l’utilisation de l’adverbe « souvent », ce qui veut dire que ce principe ne s’applique pas toujours. Mais puisque c’est l’universalisation de cette thèse, puis sa généralisation à la finance qui ont prévalu dans la pratique, c’est cette hypostase de la thèse de la « main invisible », ou plus précisément la croyance en la validité de cette hypostase, qu’il faudra reporter sur le schéma de la causalité émergente.

            Du point de vue de l’organisation des relations causales, il est paradoxal de présenter la thèse de la main invisible comme un paradoxe, puisque l’énoncé de cette thèse revient à postuler que l’équilibre des marchés est toujours optimal au sens de Pareto : l’intérêt collectif reflète au mieux ce qui relève de l’intérêt individuel compte tenu d’un contexte donné, d’où la nécessité d’intégrer les anticipations rationnelles dans la thèse initiale. Donc, de la même façon que dans le cas de l’interprétation freudienne d’un phénomène collectif (la religion) comme reflétant sans transformation un complexe individuel (le complexe d’Œdipe), on a affaire à un effet miroir, qui ici, ainsi que le souligne René Passet, se traduit par « l’absorption du macro par le micro »[31] ; ce qui implique un appauvrissement du schéma de la causalité émergente, du fait que l’on ne saurait y reconnaître véritablement l’existence d’une causalité descendante. Or l’argument des « anticipations rationnelles [où l’on suppose que] les individus réagissent instantanément et qu’ils le font avec une rationalité et une clairvoyance totale »[32], argument qui fonde et légitime cette réduction, se heurte à deux objections, qui décrivent des caractéristiques non pas simplement factuelles, mais inhérentes à la dynamique même de l’économie : l’argument du processus et l’argument de l’impossibilité de l’auto-prédiction.

 

a)      Les choix économiques relèvent de processus dynamiques

 

            En termes de théorie des jeux, la combinaison des stratégies individuelles doit avant tout aboutir, pour chacun des acteurs économiques individuels, à un choix que l’on pense être le meilleur possible compte tenu de ce que peuvent être les choix des autres, c’est-à-dire à un équilibre de Nash ; ce qui suppose que chacun de ces acteurs dispose des informations pertinentes relatives au marché, et du « mode d’emploi » de ces informations (sans compter qu’il faut aussi disposer des moyens de les utiliser)[33]. Or, l’approche utilisée est statique[34], alors que l’on a affaire à un processus et, ainsi que l’écrit Bernard Guerrien :

 

Tout processus suppose des choix « hors équilibre », et donc basé sur des prévisions (ou des croyances) erronées ; des individus rationnels vont donc modifier ces paramètres en cours de processus, et donc modifier les équilibres eux-mêmes.[35]

 

Suivant ne serait-ce que l’ordonnancement de ces modifications, lié à des contingences spécifiques à chaque situation, des dissymétries auront tendances à apparaître (dues notamment au degré de validité de ces prévisions), concernant fondamentalement l’information, puis les intérêts des différents acteurs économiques, et la continuation de ce processus entraînera un accroissement de ces dissymétries par rétroaction positive.

 

b)      L’auto-prédiction est impossible

 

Les arguments qui précèdent peuvent être prolongés par un argument de Karl Popper relatif au problème de l’auto-prédiction. En se basant notamment sur le fait que la réalisation des opérations effectuées par un prédicteur prennent du temps (obtention et filtrage des informations, codage, interprétation, restitution, prise de décision, etc.), Popper a démontré qu’il est impossible de « prédire la progression future de notre propre connaissance »[36] ; ce qui, appliqué aux processus décisionnels évoqués plus haut, se traduit par le fait que l’on ne peut garantir qu’un système évolutif dont les acteurs rétroagissent sur le système lui-même en fonction des informations dont ils disposent à un moment donné se comporte selon les déterminations qu’on lui prête. Dans le cas présent, cela signifie que, contrairement à ce qu’affirme la thèse de la « main invisible », on ne peut pas dans un tel système dissocier l’auto-régulation de l’auto-prédiction.

On peut remarquer également qu’à l’introduction du temps comme catégorie empirique dans la démonstration de Popper, correspond la prise en compte du caractère dynamique des processus en théorie des jeux, permettant de montrer que : 1°) il existe en général une multiplicité d’équilibres de Nash ; 2°) un équilibre de Nash n’est pas, toujours en général, optimal au sens de Pareto, et 3°) il n’y pas de raison de privilégier un équilibre de Nash parmi les issues possibles d’un jeu.[37]

 

Remarque sur l’automatisation des décisions

 

Précisons que le théorème de l’impossibilité de l’auto-prédiction n’est pas mis en défaut par des procédures d’automatisation des décisions, telles que le traiding algorithmique ou le traiding haute fréquence (l’exemple pris par Popper est d’ailleurs celui d’un « calculateur suffisamment puissant ») puisque dans tous les cas « un laps de temps sépare l’instant auquel le prédicteur est stimulé par le projet de prédiction (…) et l’instant auquel le prédicteur commence à écrire (…) sa réponse. »[38] Et par ailleurs de telles procédures s’inscrivent dans un cadre économique qui les influence et sur lequel elles influent. Enfin, les algorithmes utilisés sont eux-même élaborés en fonctions de connaissances à usage pratique qui évoluent précisément en fonction de ces influences réciproques, sur des périodes qui évidemment englobent largement chacune de leurs utilisations.

         

            Les activités spontanées ou « non contrôlées » au niveau inférieur débouchent au niveau supérieur sur des processus stochastiques[39], qui ensuite pourront rétroagir au niveau inférieur. Si de tels processus acquièrent leur autonomie, dans le sens où ils ne réduisent pas à un « effet miroir », on pourra éventuellement reconnaître l’existence d’une causalité émergente sous-tendue par une causalité descendante.

            On admet de façon classique que la répartition de valeurs dépendants de tels processus en économie résulte de l’influence d’un grand nombre de facteurs très petits et indépendants, si bien que le modèle paradigmatique de cette répartition est la loi de Laplace-Gauss (loi normale). En fait, ainsi que le rappelait déjà Emile Borel, « la loi de Gauss a été établie indépendamment de toute statistique, et, d’ailleurs, elle ne concorde pas exactement avec les lois des phénomènes naturels. »[40] Et si l’on peut observer certains phénomènes qui semblent obéir à cette loi, le fait d’affirmer que les propriétés qui la caractérisent lui confèrent « un grand caractère de généralité »[41], implique que ce que l’on devrait considérer à chaque fois comme une hypothèse empirique devient un postulat théorique ; si bien que le cas échéant, on est obligé d’écarter les valeurs ne s’y conformant pas, comme des anomalies par définition « hors champ », ce que Mandelbrot résume de la façon suivante :

 

En pratique, on réussit souvent à se contenter de descriptions basées sur des valeurs typiques ; on y arrive en décidant de considérer que les très grandes valeurs de la variable en question doivent être décrites séparément, seules les valeurs moyennes devant faire l’objet de théorie statistique.[42]

 

Je ne m’attarderais pas sur le fait évident que cette attitude viole le critère de falsifiabilité, qui est une condition logique de la possibilité du rapport entre théorie et expérience.[43] On sait qu’en économie comme en finance beaucoup de phénomènes ne peuvent être décrit par des lois gaussiennes (si on tient compte de toutes les données), mais plutôt par des lois de puissance du type « lois de Pareto », qui ont la propriété d’être invariantes par rapport 1°) aux mélanges des données statistiques ; 2°) à l’utilisation de données extrêmes ; 3°) à la réalisation d’expériences dans un ordre donné.[44] Concernant par exemple la répartition des revenus, une loi de Pareto se présentera de la façon suivante :

 

 

xm est le revenu minimum, x un niveau de revenu donné, et P la proportion de ceux qui gagnent plus que le revenu x. Le facteur k > 0 est un invariant, et si par exemple on prend la même proportion de la proportion initiale, et ainsi de suite, on obtient toujours :

 

 

Posons pour simplifier X = (x/xm). Le fait que par définition le facteur k soit une constante dans (1) permet d’exprimer une loi de Pareto sous forme d’un schéma de causalité émergente :

 

 

La causalité (ici ascendante, puisqu’il s’agit d’exhiber l’émergence des inégalités de revenus), définie comme conjonction d’une loi empirique (loi de Pareto) et de conditions initiales[45] (les valeurs spécifiques de départ) s’exprime par la relation d’égalité (=). C’est l’invariance de k qui joue le rôle de causalité descendante permettant de créer une nouvelle égalité de même forme, lors du passage d’une proportion donnée à une proportion de proportion. Ici, ce diagramme est synchronique : il ne traduit pas un processus chronologique, mais le processus logique de la description d’un contexte ; mais il est bien nécessairement la conséquence d’un processus temporel qui, en créant des situations « hors équilibres », invalide la thèse de la « main invisible ».

Supposons maintenant que l’on souhaite à tout prix préserver cette thèse : cela reviendrait à contredire une loi de Pareto. On pourra par exemple éliminer les valeurs extrêmes en les considérant « hors champ », ce qui suppose que l’on s’autorisera à filtrer certaines données économiques de manière à obtenir ce résultat. Une telle procédure devra reproduire la démarche implicite qui consiste à projeter dans le réel les présupposés permettant de valider une thèse d’autorégulation. Or, à partir d’une loi de Pareto, on peut précisément retrouver une loi gaussienne en inversant ses propriétés.

 

1°) On substitue une constante au facteur de changement d’échelle.

2°) Dans une loi de Pareto, l’exposant (l’indice de Pareto) est un invariant qui, comme on l’a vu plus haut, traduit de ce fait l’existence d’une causalité commune. Donc, si l’on veut obtenir l’inverse d’une causalité commune, c’est-à-dire un ensemble potentiellement (idéalement) infini de causalités indépendantes, il faut substituer à l’invariant d’échelle une variable.

3°) Si on veut affirmer qu’il existe un équilibre dans la répartition des valeurs, il faut élever cette variable au carré.

 

Cela revient à obtenir, par contraposition à partir d’une loi de Pareto, une fonction gaussienne f(x) = exp(-x²) qui, pour pouvoir exprimer une fréquence (donc une probabilité) doit se présenter de manière que la somme intégrale sur tout le domaine de définition soit égale à 1. On retrouve la loi de Gauss centrée réduite à partir de l’intégrale de Gauss en effectuant le changement de variable   :

 

 

Cette procédure permet donc effectivement d’aboutir à une répartition selon des facteurs indépendants décrite par une loi gaussienne, ce qui est le résultat attendu, puisque pour que l’on puisse parler de causalité, il faut qu’il y ait dépendance. Donc ici le diagramme de la causalité émergente perdrait toute pertinence (on obtiendrait tout au plus un « effet miroir » reflétant des erreurs statistiques de faibles conséquences dans les décisions des agents). Ceci rend bien compte du fait que c’est l’invariance de k qui conditionne la forme de détermination exprimée par le diagramme de la causalité émergente, et c’est la raison pour laquelle cette propriété exprime la causalité descendante.

            On peut mutatis mutandis étendre cette conclusion aux marchés financiers, puisque, ainsi que l’écrit Bernard Sapoval :

 

Les économistes, souvent attachés à la description de cours, [qualifient] les krachs par des causes spécifiques. Pour eux, ces fluctuations sortent de leur statistique, elles ne sont pas considérées comme aléatoires. En somme, elles ne feraient pas partie du hasard.[46]

 

La réintroduction de toutes les données relatives aux marchés financiers permet une reformulation en termes de lois d’échelle (lois de Levy, lois fractales…[47]).              

On peut donc admettre la conclusion suivante : l’invalidation des lois gaussiennes et l’existence de lois d’échelle en économie et en finance prouve l’existence de phénomènes économiques émergents rétroagissant sur les agents économiques eux-mêmes. Donc il existe des réalités macroéconomiques qui ne se réduisent pas à des déterminations issues seulement des décisions prises par ces agents en fonction de leur compréhension du système ; et donc on ne peut pas réduire la macroéconomie à la microéconomie.

 

 

L’émergence comme relation causale complexe

 

            La question de savoir si l’on peut dire que des propriétés B surviennent sur des propriétés A, ou si cette survenance est illusoire, se ramène à la question de savoir si la relation d’émergence de A à B est effectivement une relation causale, car, si ce n’est pas le cas, on ne peut pas non plus, dans le cadre du diagramme de la causalité émergente, reconnaître l’existence d’une causalité descendante.[48] Mais quand on parle habituellement de « relation causale », on se situe par définition dans un cadre nomologique donné, préexistant à l’analyse cette relation ; alors que là il est question d’une relation causale qui serait susceptible de faire émerger un nouveau cadre nomologique, puisque les lois au niveau supérieur seront différentes de celles du niveau inférieur. Se référant à la « théorie AMAS » (Adaptative Multi-Agent Systems), René Guitart écrit :

 

Ce qui va émerger est le fait qu’un système va transformer sa fonction actuelle de manière autonome afin de s’adapter à l’environnement, considéré comme une contrainte qui lui est donnée. (…) L’émergent alors n’est pas explicable par les ingrédients initiaux, mais par l’ajout d’une action de la modification des dispositions. (…) ce qui émerge est donc nécessairement de l’ordre du global (la disposition des éléments n’est pas un élément).[49]

 

Les propriétés du niveau supérieur ne peuvent faire l’objet d’une réduction aux éléments du niveau inférieur, du fait que leur organisation constitue une information nouvelle, qui donc relève d’une structure nomologique spécifique. Et puisque cette nouvelle structure fait partie du monde qui lui a donné naissance, elle sera en mesure de rétroagir sur les constituants du niveau inférieur (comme la macroéconomie rétroagit sur la microéconomie). L’émergence relève donc de ce que l’on pourrait appeler une relation causale complexe, qui associe aux « ingrédients initiaux » l’information qui caractérise une organisation spécifique.

 

Remarque sur l’émergence de nouvelles significations

 

Dans le cas de l’émergence de nouvelles significations lorsqu’on représente une théorie ou un concept d’une certaine façon, c’est le mode particulier de représentation qui tient lieu d’« information nouvelle », et il faut substituer à la « relation causale complexe » le mode d’inférence caractérisant cette représentation relativement à la théorie ou au concept initial, dont l’éclairage par la nouvelle théorie en fera une interprétation ou un cas limite (v. Emergence et représentation, chapitre 2).

 

Ceci permet d’évacuer la question d’une éventuelle surdétermination causale entre les deux niveaux hiérarchiques. Jaegwon Kim considérait en effet que l’on devrait probablement se contenter d’admettre que les deux niveaux hiérarchiques ne sont que deux « niveaux conceptuels et descriptif »[50]. Or, s’il sont bien cela, c’est (du moins, s’il y a réellement émergence) qu’ils décrivent deux niveaux de réalité différents qui constituent chacun la résultante de leur interaction. Dans le schéma de la causalité émergente, l’espace qui sépare les droites aux niveaux inférieur et supérieur n’est pas vide : il contient l’organisation structurante qui conditionne l’émergence. La droite au niveau inférieur symbolise le substrat qui rend possible la causalité au niveau supérieur par ce que René Guitart appelle la « modification des dispositions ». Ces deux droites ne se font pas concurrence : elles ne parlent pas de la même chose. Si l’on considère que le schéma initial décrit un processus pouvant être décomposé en éléments plus simples, on obtient le schéma en zébra suivant :

 

 

 

Les flèches noires et bleues expriment des causalités effectives. La flèche rouge, celle de la causalité descendante dans le schéma initial, est ici une résultante de causalités descendantes élémentaires, qui sont autant de rétroactions du niveau supérieur sur le niveau inférieur. Les flèches vertes expriment des processus qui sont : AA* : ce qui nous apparaîtra comme le substrat de la causalité émergente, substrat dont les caractéristiques pourront être modifiées par les rétroactions successives ; BB* : ce qui pourra être décrit comme relevant de règles spécifiques au niveau supérieur. Les vecteurs AA* et BB* sont des résultantes structurelles, donc le problème de la surdétermination causale ne se pose plus (évidemment, ces « vecteurs » n’obéissent pas vraiment aux règles de l’algèbre vectorielle).

 

 

La survenance singulière

 

Je me suis servi dans ce qui précède du diagramme de la causalité émergente de Jaegwon Kim comme d’un outil, et non comme d’un problème. Ce faisant, je n’ai répondu à aucune des questions pour lesquelles ce diagramme a été élaboré, à savoir la relation entre états mentaux et états neuraux. On pourrait d’ailleurs me reprocher d’avoir fait de ce diagramme un usage pour lequel il n’a pas été conçu (et ce reproche serait justifié !) Mais précisément, le fait que, pour un certain type de problématique, ce diagramme puisse être utilisé de cette façon peut nous aider, par contraposition, à comprendre pourquoi il devient un problème dans le cadre de la thématique pour laquelle il a été effectivement conçu.

 

Les tentatives de solution

 

 Pour envisager une description rationnelle d’une relation causale complexe, il faut que les entités constitutives de cette relation (aux niveaux inférieur et supérieur), tout en étant distinctes et possédant une relative autonomie nomologique, se situent sur un même plan épistémique (i.e. : puissent être comprises comme ne relevant pas d’ontologies incompatibles). On doit donc tenir compte d’un critère de compatibilité ontologique pour pouvoir envisager la possibilité d’une description à caractère empirique de la relation causale complexe.  Le cas échéant, le problème posé resterait dans la sphère de la métaphysique, et la manifestation du non respect de ce critère serait une rupture causale en un point qui devrait en principe relier les deux niveaux. Dans les exemples précédents (sociologie, psychologie analytique, économie), tout en autorisant des niveaux de description différents (des ontologies et des structures nomologiques distinctes), ce critère de compatibilité ontologique est effectivement respecté. La satisfaction de ce critère n’est aucunement une preuve de la validité, ni même une indication de la pertinence des théories ou des approches utilisées : elle montre seulement que le problème peut être posé sans rupture épistémique entre les deux plans, inférieur et supérieur.

Avant même de savoir si l’on peut apporter des éléments de réponse aux questions posées par l’utilisation du diagramme de la causalité émergente, dans le cas posé initialement de la relation entre les propriétés physiques et les propriétés mentales, il faut d’abord déterminer pourquoi cette relation-là pose des problèmes si spécifiques. Compte tenu de sa nature même, ce problème peut se formuler assez naturellement dans le cadre de la théorie des trois mondes de Popper, où le monde 1 est celui des entités physiques (y compris les « états neuraux »), le monde 2 celui des processus de pensée, et le monde 3 celui des théories et des concepts. (Rappelons que Popper avait déjà abordé le problème psychophysique bien avant d’avoir élaboré la théorie des trois mondes, dès sa thèse de doctorat[51]).

Popper distingue quatre tentatives de solution[52] (Mario Bunge en trouve dix en effectuant d’autres distinctions et combinaisons[53], mais les distinctions effectuées par Popper nous suffisent ici) : 1°) l’interaction psychophysique ; 2°) le parallélisme psychophysique ; 3°) le physicalisme pur ; 4°) le psychisme pur (spiritualisme). Popper écarte d’emblée les solutions (3) et (4) qui nient chacune l’existence d’entités dont on cherche précisément à déterminer la nature. Par exemple, le cybernéticien Louis Couffignal a défendu une approche de type (3) en affirmant que le vivant, y compris sur le plan psychologique, pouvait être entièrement représenté par des « modèles physiques »[54] (un point de vue aussi radical n’est évidemment pas partagé par tous les cybernéticiens : Seymour Papert considère au contraire que « l’intelligence (…) doit représenter une libération progressive, au niveau du fonctionnement cérébral, de l’entrave au physique »[55]). Et on trouve approche de type (4) par une forme de spiritualisation de la matière chez Teilhard de Chardin[56]. La solution (2) consiste à considérer « deux systèmes parallèles causalement clos et indépendants »[57], ce qui reviendrait à rendre inopérant le diagramme de la causalité émergente.

 

Remarque sur une formulation non relationnelle du problème

 

Une même représentation initiale du problème semble pouvoir mener à des interprétations divergentes. Ainsi, le diagramme en forme de pyramide de Morgan, sur une base d’ « espace-temps », comprend d’abord la matière, puis la vie, et tout en haut l’esprit. Morgan admet cependant que l’on puisse interposer indéfiniment des niveaux intermédiaires.[58] Le cybernéticien Aurel David propose un schéma pratiquement identique[59], mais cette fois dans un premier temps en référence explicite au dualisme cartésien, où il est dit de l’âme qu’ « elle ne peut aucunement être tirée de la puissance de la matière »[60], avec pour Aurel David la perspective que les progrès scientifiques pourraient réduire la part de l’esprit dans le sommet de la pyramide par un « rétrécissement continuel », voire une « purification de la zone A »[61] (le sommet). Dans ce dernier cas on reviendrait progressivement à une conception proche de celle de Louis Couffignal. Mais cet « optimisme scientiste » fait l’impasse sur l’analyse logique de la possibilité d’une telle réduction dans l’absolu. La surdétermination de ce schéma relativement aux interprétations qu’il semble autoriser montre qu’il n’est pas le plus adéquat. On remarquera notamment qu’il n’est pas relationnel ni causal : donc une telle formulation du problème conduit soit au réductionnisme (par absorption) , soit au dualisme (par séparation).

 

 Mario Bunge défend une conception de type (2), qu’il appelle l’ « identité psychoneurale »[62]. Il affirme pouvoir démontrer que « des événements mentaux peuvent provoquer des événements non-mentaux et inversement », en partant du principe que « les événements mentaux sont des événements neuraux. »[63] (c’est moi qui souligne). Mais dans ces conditions la relation entre les deux se réduirait à un « effet miroir », si bien que cette « démonstration », qui elle-même se réduit à une tautologie, ne saurait permettre à son projet de « matérialisme émergentiste »[64] d’aboutir. Cette thèse de Bunge se rapproche de celle de Rudolf Carnap, pour qui « à chaque propriété du processus psychique correspond de manière univoque une propriété du processus cérébral »[65]. On trouve une approche similaire chez Jean Piaget pour ce qui concerne les raisonnements logico-mathématiques.[66] Mais c’est justement ce que Popper réfute, puisqu’il n’y a aucune raison d’admettre qu’à un état mental donné ne puisse correspondre qu’un seul état neural.[67]

L’argument principal de Popper en faveur de la solution (1) fait intervenir le monde 3 :

 

Le fait que les théories du monde 3 influent sur le monde 1, par le biais du monde 2, parle contre la thèse de l’indépendance causale du monde 1. Mais, par là même, s’écroulent toutes les raisons opposées à la doctrine de l’interaction psychophysique.[68]

 

Toutefois, même si l’on admet l’interaction psychophysique, et donc la possibilité de décrire au moins formellement la relation entre les « propriétés physiques » (les états neuraux) et les « propriétés mentales » selon le diagramme de la causalité émergente, on n’a toujours aucune réponse sur la nature profonde de ces relations et des propriétés mentales elles-mêmes. Et même si l’on reconnaît que les conditions sont réunies pour écarter l’épiphénoménisme[69], en admettant avec Popper l’existence de cette relation causale, d’où vient le caractère apparemment inextricable du problème de l’identification de sa nature ?

 

La spécificité de l’interaction psychophysique

 

Pour mieux comprendre le problème, il faut recourir encore à la théorie des trois mondes, mais d’une autre manière.

 

L'aperception du concept de conscience

 

Considérons le cas de l'aperception du concept de conscience. L'aperception d’un concept est l'acte noétique qui permet une projection de ce concept du monde 3 dans le monde 2 (v. dans la même rubrique : Refaire le monde 3, complément à la théorie des trois mondes). Le concept de conscience, i.e. de ce qui permet l'existence des objets de conscience, devient lui-même un objet de conscience. On peut supposer que cela pose un problème de circularité, mais d’autre part on voit bien que rien pourtant ne nous interdit de formuler un tel concept. Ainsi que l’explique Maurice Caveing, cela tient au fait que le langage permettant l’expression de ce concept autorise une mise en perspective de la conscience elle-même : 

 

Par l’ego est désigné le pôle d’appartenance de tous les vécus du champ de conscience, point de centration des actes intentionnels noétiques : ce point apparaît donc comme le sujet de ces actes (aussi au sens grammatical) et le champ tout entier comme celui de la subjectivité : si le « regard » semble pouvoir se porter sur l’ego lui-même, c’est que, par la vertu du langage, il peut en tant que centre de perspective se déplacer en un autre point du champ. La sphère égologique est ainsi de part en part traversée par le langage.[70]

 

 Le problème n’est donc pas de savoir si on peut exprimer un tel concept, mais si celui-ci peut être adéquat à son objet, au moins en principe. En formant un concept de conscience, on enrichit la conscience, on la modifie. La conscience ainsi formée n'est plus la même qu'auparavant, comme dans tous les cas d'aperception de n'importe quel concept. Et même si le langage autorise cette mise en perspective dans l’expression du concept, la conscience est toujours ce à partir de quoi on part pour « prendre conscience », c'est une singularité ; d'où la distinction entre « survenance non singulière » (les autres cas), et « survenance singulière ». Dans le cas présent, le concept de conscience que l'on vient de former ne peut décrire notre conscience telle qu'elle est devenue après l'aperception du concept, donc telle que l'on essaie d'en « prendre conscience ». Il y a progression à l'infini. On ne peut donc jamais prendre réellement conscience de ce qu'est notre conscience à un moment donné.

 

a)      On ne peut pas former un concept empirique de la relation psychophysique

 

Le substrat physique du monde 2 est dans le monde 1 (causalité ascendante), et le monde 2 peut rétroagir sur son substrat physique (causalité descendante). Supposons que l'on veuille former une théorie de la relation entre états mentaux et états neuraux, donc de la causalité monde 2 ↔ monde 1. On doit dans ce cas établir (dans un sens ou dans l'autre), des relations causales entre des entités physiques (monde 1) et non physiques (monde 2), ce qui est dans une certaine mesure toujours possible : c'est même par exemple l'objet de plusieurs disciplines complémentaires, comme la neurologie, la psychiatrie, etc., dont l’objectif peut aller jusqu’à rechercher ce qu’Henri Baruk appelle l’ « unité de la personnalité psychique et biologique ».[71] Le problème est que, comme il s'agit d'entités incommensurables, il manquera toujours à notre description un élément de liaison permettant d’assurer une réelle cohérence épistémique : le critère de compatibilité ontologique ne peut être respecté. Cet élément de liaison existe, puisqu'on peut établir des théories causales, qui fonctionnent plus ou moins, mais qui fonctionnent : il ne faut pas confondre l’impossibilité d’assurer une description empirique avec l’inexistence. Une aperception efficiente de cet élément de liaison serait celle d'un objet qui n'appartient ni au monde 2 ni au monde 1, puisque par définition il constitue la liaison entre ces deux mondes. Or un concept empirique, qui est un objet du monde 3, doit instancier un objet du monde 1 ou du monde 2. La liaison entre le monde 1 et le monde 2, bien qu'étant un élément de réalité, n'appartient par définition ni au monde 1 ni au monde 2, donc on ne peut pas en former un concept empirique. On pourrait aussi dire que, si tout élément de réalité est par définition « empirique », la liaison entre le monde 1 et le monde 2 devrait faire partie soit du monde 1, soit du monde 2, mais alors elle ne serait plus cet élément de liaison dont nous avons besoin.

 

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Dans les exemples de survenances non singulières précédents, celui des faits sociaux selon Durkheim, de l'inflation psychique selon Jung, ou de la relation entre microéconomie et macroéconomie, on avait affaire à des entités qui mettent en jeu les mondes 1, 2 et 3, et qui fondamentalement prennent sens dans le monde 2, puisque ces exemples relèvent de la vie psychologique et sociale. D'une certaine façon, la liaison entre mondes 1 et 2 doit y jouer forcément un rôle, mais pas dans l'appareil conceptuel dont on a à chaque fois besoin. On peut donc légitimement en faire abstraction, relativement au problème posé.

Dans le cas particulier de la relation psychophysique, on a affaire à un problème qui ne peut avoir de solution empirique. Dans le diagramme de la causalité émergente, il manquera toujours un élément de liaison à l’extrémité des « vecteurs » détermination ascendante et causalité descendante. Le caractère inévitable de cette carence nous interdit d’imaginer ne serait-ce que la possibilité d’une solution. Et même si l'on peut toujours progresser dans l'analyse de la relation psychophysique, affiner les théories qui décrivent les relations causales réciproques entre états mentaux et états neuraux, le problème de la survenance de la conscience est destiné à rester une énigme.

 

 

v. 1.105 - Copyright © Frédéric Fabre, juin-août 2013 – m.a.j.  juin 2016



[1] Jaegwon Kim, Trois essais sur l’émergence, trad. Mathieu Mulcey, Paris, Ithaque, 2006, présentation de Mathieu Mulcey, p. XI.

[2] Jaegwon Kim, op. cit, p. 27.

[3] Emile Durkheim, Les règles de la méthode sociologique, 1894, Paris Flammarion, 2010, édition établie par Jean-Michel Berthelot.

[4] Ibid., p. 92.

[5] Ibid., p. 102.

[6] Ibid., p. 100.

[7] Ibid., p. 92.

[8] Ibid., p. 109.

[9] Paulette Marquer, La sociologie, in Histoire de la science, ouvrage collectif sous la direction de Maurice Daumas, Encyclopédie de la Pléïade, Paris, Gallimard, 1957, p. 1576.

[10] Op. cit., p. 108.

[11] Carl Gustav Jung, Essai d’exploration de l’inconscient, 1964, trad. Laure Deutschmeister, Paris, Denoël, 1988, p. 135.

[12] Carl Gustav Jung, Psychologie de l’inconscient, 1952, trad. Laurent Cahen, Georg Editeur, p. 88.

[13] Cf. Sigmund Freud, Psychanalyse et médecine, in Ma vie et la psychanalyse, 1948, trad. Marie Bonaparte, Paris, Gallimard, 1950, p. 127.

[14] Sigmund Freud, L’avenir d’une illusion, 1948, trad. Marie Bonaparte, Paris, PUF, 1976, p. 61.

[15] Cf. Marthe Robert, La révolution psychanalytique, 1964, Paris, Payot, 2002, p. 227.

[16] Cf. Carl Gustav Jung, Les racines de la conscience, 1954, trad. Yves Le Lay, Paris, Buchet/Chastel, 1971, p. 466.

[17] Cf. J. Laplanche et J.-B. Pontalis, Vocabulaire de la psychanalyse, 1967, Paris PUF, 1976, p. 83.

[18] Cf. Sigmund Freud, Extrait de l’histoire d’une névrose infantile (L’homme aux loups), 1918, in Cinq psychanalyses, 1954, trad. Marie Bonaparte et Rudolph M. Lœwenstein, Paris, PUF, 1975, p. 419-420. 

[19] Carl Gustav Jung, Dialectique du moi et de l’inconscient, 1933, trad. Roland Cahen, Paris, Gallimard, 1964, p. 46.

[20] Carl Gustav Jung, Métamorphoses de l’âme et ses symboles, 1953, trad. Yves Le Lay, Georg Editeur, 1993, préface d’Yves Le Lay, p. 23.

[21] Carl Gustav Jung, Dialectique du moi et de l’inconscient, op. cit., p. 60.

[22] Friedrich Nietzsche, La volonté de puissance, 1901, trad. Henri Albert, Paris, Librairie Générale Française, 1991, p. 379.

[23] Carl Gustav Jung, Dialectique du moi et de l’inconscient, op. cit., p. 63.

[24] Ibid., p. 64.

[25] Gilles-Gaston Granger, Epistémologie économique, in Logique et connaissance scientifique (LCS), ouvrage collectif sous la direction de Jean Piaget, Encyclopédie de la Pléïade, Paris, Gallimard, 1967, p. 1021-1022.

[26] Ibid., p. 1027.

[27] Ibid., p. 1032.

[28] Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, vol. II, Livre IV, 1776, trad. Germain Garnier, Paris, Flammarion, 1991, p. 42-43.

[29] Ibid, p. 42.

[30] Cf. Arnaud Mayeur, Macroéconomie, Paris, Nathan, 2011, p. 72.

[31] Cf. René Passet, Les grandes représentations du monde et de l’économie à travers l’histoire, Arles, Actes Sud, 2012, p. 869.

[32] Ibid., p. 870.

[33] Sur ce point, cf. Bernard Guerrien, La théorie des jeux, Paris, Economica, 2010, p. 48-49.

[34] Ibid., p. 50.

[35] Ibid., p. 52.

[36] Cf. Karl Popper, L’univers irrésolu, trad. Renée Bouveresse, Paris, Hermann, 1984, p. 58-65.

[37] Cf. Bernard Guerrien, op. cit.,  p. 52-54 et 82-83

[38] Karl Popper, L’univers irrésolu, op. cit., p. 60.

[39] Cf. Benoît Mandelbrot, Sur l’épistémologie du hasard dans les sciences sociales – Invariance des lois et vérification des prédictions, in LCS, p. 1098.

[40] Emile Borel, Principes et formules classiques du calcul des probabilités, leçons rédigées par René Lagrange, Paris, Gauthier-Villars, 1958, p. 106.

[41] Cf. André Vessereau, La statistique, Paris, PUF, 1976, p. 37.

[42] Benoît Mandelbrot, op. cit., p. 1102.

[43] Cf. Karl Popper, La logique de la découverte scientifique (LDS), 1934, trad. Nicole Thyssen-Rutten et Philippe Devaux, Paris, Payot, 1973, p. 36-39

[44] Benoît Mandelbrot, op. cit., 1108-1109.

[45] Cf. Karl Popper, LDS, p. 57.

[46] Bernard Sapoval, Universalités et fractales, Paris, Flammarion, 1997, p. 220.

[47] Cf. Benoît Mandelbrot et Richard L. Hudson, Une approche fractale des marchés, trad. Marcel Filoche, Paris, Odile Jacob, 2009.

[48] Cf. Jaegwon Kim, op. cit., p. 26-27.

[49] René Guitart, Emergence cohomologique du sens dans les discours regardés comme systèmes vivants au sens d’Ehresmann et Vanbremeersch, http://www.entretemps.asso.fr/maths/GuitartEmergenceCohomSens.pdf

[50] Cf. Jaegwon Kim, op. cit., p. 74.

[51] Cf. Karl Popper, Question de méthode en psychologie de la pensée, 1928, trad. François Félix, Lausanne, L’Age d’Homme, 2011.

[52] Cf. Karl Popper, Toute vie est résolution de problèmes, 1994, trad. Claude Duverney, Paris, Actes Sud, 1997, p. 112-117.

[53] Cf. Mario Bunge, Le matérialisme scientifique, 1981, trad. Sam Ayache, Pierre Deleporte, Edouard Guinet, Juan Rodriguez-Carvajal, Paris, Syllepse, 2008, p. 67.

[54] Cf. Louis Couffignal, La cybernétique, Paris, PUF, 1972, p. 108-109

[55] Seymour Papert, Epistémologie de la cybernétique, in LCS, p. 839-840.

[56] Cf. Pierre Teilhard de Chardin, Le phénomène humain, Paris, Le Seuil, 1956.

[57] Cf. Karl Popper, Toute vie est résolution de problèmes, op. cit., p. 114.

[58] Cf. Jaegwon Kim, op. cit., p. 82-84.

[59] Cf. Aurel David, La cybernétique et l’humain, Paris, Gallimard, 1965, p. 22-30

[60] René Descartes, Discours de la méthode, 1637, Paris, Bordas, 1976, p. 136.

[61] Cf. Aurel David, op. cit., p. 29-30

[62] Cf. Mario Bunge, op. cit., p. 81.

[63] Ibid., p. 72.

[64] Ibid., p. 83.

[65] Rudolf Carnap, La construction logique du monde, 1928, trad. Thierry Rivain et Elisabeth Schwartz, Paris, Vrin, 2002, p. 131.

[66] Cf. Jean Piaget, Les courants de l’épistémologie scientifique contemporaine, in LCS, p. 1244. Notons que Popper considère dès sa thèse de doctorat qu’il faut « écarter (…) le biologisme radical de Piaget » (Question de méthode en psychologie de la pensée, op. cit., p. 64-65). Bernard Andrieux et François Félix, dans leur présentation de cette thèse (Introduction, p. 20-22), relativisent ce « biologisme radical » en évoquant l’orientation ultérieure du système de Piaget vers « des positions ‘interactionnistes ou relationnelles’ » (p. 21). Cependant pour Piaget cela ne signifie pas un renoncement, mais seulement une intégration de son biologisme dans un système dialectique plus vaste. Et du fait de ce caractère dialectique, les contradictions internes de son système sont considérées comme des propriétés du réel (sur ce point, v. Emergence et représentation, section 4.7).

[67] Cf. Karl Popper, Toute vie est résolution de problèmes, op. cit., p. 115.

[68] Ibid., p. 117.

[69] Cf. Jaegwon Kim, op. cit., p. 57-58.

[70] Maurice Caveing, Le problème des objets dans la pensée mathématique, Paris, Vrin, 2004, p. 150

[71] Cf. Henri Baruk, Psychoses et névroses, Paris, PUF, 1968, p. 85.