Emergence et représentation

(Essai basé sur l'épistémologie de Karl Popper)

Introduction

           Qu’est-ce que cela signifie que « se représenter quelque chose d’une certaine façon » ? Si cette question a souvent été abordée pour ce qui concerne la représentation des choses, du monde, etc., elle n’a pas fait jusqu’ici l’objet d’autant d’attention lorsqu’il s’agit de la représentation des théories ou des concepts, alors même que la notion de représentation prise dans ce sens joue un rôle important en mathématiques et en physique.

         On peut notamment se poser les questions suivantes : lorsqu’on représente une théorie d’une certaine façon, aboutit-on seulement à une formulation différente de la théorie sous sa forme initiale, ou peut-on aussi découvrir de nouvelles significations ? Et dans ce dernier cas, doit-on donner à ces significations un sens réaliste ou seulement symbolique ? Existe-t-il des modes de représentations qui permettent, au delà d’une éventuelle découverte de nouvelles significations, d’aboutir à une extension du domaine d’application ?

         Nous aborderons la notion de représentation sous son aspect épistémologique général. Mais l’épistémologie devant bien tôt ou tard devenir épistémologie de quelque chose, nous étudierons différents exemples, non pour en tirer profit comme « arguments d’autorité », mais afin de montrer le plus concrètement possible en quoi cette thématique est en prise directe avec le processus du progrès des connaissances.

          On associe généralement le développement théorique à la création ou à la modification de systèmes d’axiomes, ce qui conduit naturellement à penser que toute théorie est nécessairement réductible à un tel système d’axiomes (que l’on appellera aussi « principes », « postulats » ou « propositions primitives »). Mais le choix d’un mode de représentation donné ne relève pas de l’axiomatique et, en se traduisant par de nouveaux développements théoriques, permet de suggérer de nouvelles axiomatisations, après coup, c’est-à-dire par ce que l’on appelle généralement des reconstructions.

Dans le cas des sciences physiques, les représentations dont il est question concernent les théories en tant que systèmes d’énoncés de lois de la nature, ou systèmes nomologiques. Pour cette raison, nous avons consacré le premier chapitre à quelques rappels concernant la notion de régularité.  Le second chapitre traite spécifiquement de la notion de représentation des théories. Cette problématique relève d’une épistémologie de l’émergence, et c’est la raison pour laquelle nous nous servirons essentiellement de l’approche popperienne. Nous serons ainsi amenés au troisième chapitre à préciser le statut épistémologique du critère de falsification. À cette occasion, et puisque cette approche n’a pas toujours été bien acceptée, nous relèverons un certain nombre d’objections formulées à son encontre, afin de voir dans quelle mesure on peut les neutraliser, que ce soit dans le cadre même cette approche, ou éventuellement en la prolongeant. Il ne faudra voir là aucune volonté polémique, mais un moyen de replacer le problème de la falsifiabilité dans son contexte.

Le quatrième chapitre est consacré à un cas particulier de représentation, en l’occurrence la représentation interne ou auto-représentation, où nous verrons que l’on peut reconnaître la pensée dialectique. Les théories scientifiques et les systèmes dialectiques ont en commun une prétention à décrire le réel (historiquement, les systèmes dialectiques ont même souvent été présentés par leurs partisans comme des modèles de théories scientifiques). Mais nous verrons alors très précisément pour quelles raisons logiques ces deux modes de pensée, scientifique et dialectique, sont résolument antinomiques. Seul l’aspect logique du problème de la dialectique sera abordé, et non les conséquences historiques concrètes. Toutefois, l’analyse logique de la dialectique devrait être considérée comme faisant partie intégrante de l’analyse des idéologies sous-jacentes puisque, ainsi que l’avait d’ailleurs déjà reconnu Stuart Mill, il ne suffit pas de comprendre l’origine (psychologique, historique, etc.) d’un mode de pensée non rationnel (à supposer déjà qu’on ne se trompe pas dans cette analyse), encore faut-il comprendre comment on piège la logique[1]. Si nous serons évidemment amené pour cela à étudier les bases de la pensée dialectique chez Hegel (et secondairement chez Marx), nous accorderons une attention particulière au système de Piaget (sujet injustement négligé !), du fait de la relation constitutive de ce système entre dialectique et psychologisme.

Nous aborderons dans le cinquième et dernier chapitre certains aspects de la relation entre langage et représentation et, à partir des résultats obtenus précédemment, nous procéderons à une analyse critique des thèses d’indétermination de Quine. C’est au cours de cette analyse que nous pourrons le mieux voir en quoi la thématique de la représentation peut permettre de dépasser le critère empiriste de la signification cognitive, critère dont on sait qu’il est devenu le paradigme de la philosophie analytique.


[1] Cf. John Stuart Mill, Système de Logique, tome II, 1866, trad. Louis Peisse, Bruxelles, Pierre Mardaga, 1988, p. 299.